Joaquin Phoenix est étourdissant dans Joker de Todd Phillips
Cinéma

Joker est bien la claque annoncée

Joaquin Phoenix est étourdissant dans Joker de Todd Phillips © Warner Bros. Pictures

Décrit comme un film choc, triomphant à la Mostra de Venise, le retour du meilleur ennemi de Batman se fait dans une origin story impeccable et implacable. Une véritable plongée dans la folie humaine et sociétale, que SFR Actus vous décrypte dans cette critique garantie sans spoilers.

C'est moi, ou c'est de plus en plus la folie dehors ?

C'est la question que pose Arthur Fleck, un comédien raté, dont le job consiste à se déguiser en clown pour agiter une pancarte publicitaire, à son assistante sociale, après avoir été victime d'un passage à tabac terrifiant, car violent et totalement gratuit. Dès les premières minutes du film, on se retrouve dans une Gotham City (le film a été tourné en prises de vues réelles à New York et dans le New Jersey) sale, oppressante, avec une tension de tous les instants, qu'elle soit sonore ou visuelle.

C'est dans ce contexte qu'évolue Arthur Fleck, un fou aux yeux de la société. Fou, car il ne peut s'empêcher de rire à des moments inappropriés. Il a même une carte avec lui pour attester de son handicap. Mais les gens n'ont pas pitié de lui pour autant. Il est différent, alors il mérite l'indifférence. Et les moqueries. Et les coups. Seule sa mère semble être gentille avec lui, l'appelant "Happy" et lui répétant qu'il a une mission dans la vie : mettre du rire et de la joie dans ce monde. Chose qu'Arthur Fleck rêve de faire en se lançant dans le one-man show.

Un film dont vous êtes le vilain

Mais en plus de suivre de façon remarquable, dans une réalisation rappelant les chefs d'œuvre de Martin Scorcese (Taxi Driver et La valse des Pantins en tête), cette métamorphose (encore plus flippante que celle de Kafka) d'Arthur Fleck en Joker, le film de Todd Phillips est extraordinaire dans la libre interprétation qu'il offre aux spectateurs. À nous de décider si c'est le Joker qui rend la société malade, ou la société qui l'a rendu malade. Si ses médicaments le soignent ou aggravent son cas. S'il se sert de la contestation, ou si la contestation se sert de lui. S'il est rigolo ou risible. Victime ou coupable ? Réalité ou fantasme ? Si sa mère lui ment ou non. Et surtout, s'il rit, ou s'il pleure...

Est-ce qu'il pleure quand il rit, ou est-ce qu'il rit quand il pleure ?
Est-ce qu'il pleure quand il rit, ou est-ce qu'il rit quand il pleure ? © Warner Bros. Pictures

En montrant son côté humain, Joker peut apporter une certaine confusion, surtout pour les esprits les plus influençables, au moment où des mouvements contestataires, de la France aux États-Unis en passant par Hong Kong, font écho au fond du film, pourtant situé dans les années 1980. Humilié, brisé, aliéné, un être humain, comme un peuple, ne finit-il pas par se révolter ? Cette ambivalence est allée jusqu'à perturber Joaquin Phoenix lui-même, qui résume parfaitement ce que l'on peut ressentir devant son personnage :

Il y a eu des moments où j’ai éprouvé de la peine pour lui : j’ai d’ailleurs eu l’impression de comprendre ses motivations et puis l’instant d’après, j’étais écoeuré par ses décisions. Ce n'était pas un personnage facile à jouer et je savais qu’il allait mettre le public mal à l’aise et bousculer ses idées préconçues sur le Joker, car, dans son univers fictionnel comme dans notre monde réel, tout n’est pas noir ou blanc.

Et puisqu'on parle de Joaquin Phoenix, il faut évidemment souligner sa prestation de haute volée. On ne pense pas une seconde à ses prédécesseurs Jack Nicholson et Heath Ledger. Et encore moins à Jared Leto, définitivement relégué au rang de -mauvais- cosplayer par rapport à ses collègues. Quand lui a rajouté 3 kgs de maquillage, 137 tatouages et les dents de Joey Starr, Joaquin Phoenix s'est contenté de jouer. Remarquablement. Et sans artifices. Paradoxalement, il livre une performance d'acteur extraordinaire en incarnant... un comédien raté.

Very good trip

Tout est d'une subtilité extrême, avec en cadeau bonus des liens intelligents avec les origines de Batman, montrant que Todd Phillips a parfaitement compris la relation entre les deux personnages dans les comics. Les deux classiques du Joker, L'Homme Qui Rit et surtout The Killing Joke, ont servi de matériaux de base au long métrage, qui va bien au-delà. Et les fans du Chevalier Noir pourront se régaler de quelques détails. Ce n'est pas un spoiler, mais un habile easter egg : quand on découvre l'enfant Bruce Wayne dans son jardin, il descend de son jeu comme le Batman de 66 empruntant les fameux Batpoles.

La musique, signée Hildur Guðnadóttir, est captivante, avec une utilisation de cordes donnant un côté grandiloquent et pourtant malaisant pendant des plans magnifiques. Car comme dans le Black Swan de Darren Aronofsky, Todd Phillips, que l'on ne pensait pas si virtuose (sur son CV, les Very Bad Trip) adore filmer Arthur Fleck courir de dos, avant de filmer Joker de face, une fois sa transformation effectuée. Et alors qu'on le voit courber les épaules et peiner à gravir les marches le menant chez lui, il finit par les descendre en dansant. Avec grâce, et gravité. Et il ne fait plus rire personne.

Un film chic et choc. Joker est bien la claque annoncée, tellement puissante qu'elle peut même assommer, mais donne pourtant envie de tendre l'autre joue. On ne peut définitivement pas sortir indemne d'une rencontre avec le Joker...

Sébastien Delecroix
Par Sébastien Delecroix Rédacteur