Beth Hart sort son nouvel album, War In My Mind
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Beth Hart, dame de cœur

Beth Hart sort son nouvel album, War In My Mind © Greg Watermann

Avec son incroyable voix, la chanteuse américaine est capable de puiser autant dans le gospel, la soul, le jazz ou le rock. La preuve avec son nouvel album, War In My Mind, dont elle nous a parlé avec la passion qui la caractérise.

Pourquoi avoir choisi d'appeler cet album War In My Mind ?

C'est mon mari qui adorait vraiment ce titre, car c'est la chanson qu'il préfère sur l'album. De mon côté je pensais que c'était trop négatif, même si j'aime vraiment le morceau. Je voulais appeler le disque Sister Dear, du nom d'une autre chanson, que j'ai écrite pour ma sœur Susan, et qui est aussi la raison pour laquelle j'ai pu travailler avec Rob Cavallo (Green Day, My Chemical Romance, Fleetwood Mac..., ndlr). Mais mon mari m'a dit qu'avec tout ce que j'avais vécu, les drames, l'alcool, la drogue, War In My Mind était le titre le plus approprié et je trouve que c'était effectivement une bonne idée.

Tu dis que c'est grâce à la chanson Sister Dear que tu as pu travailler avec Rob Cavallo ?

Oui, en fait j'aurais déjà pu collaborer avec lui il y a très longtemps, à peu près 15 ans je crois. À cette époque, je me suis fait virer de mon label, Atlantic, mais j'étais en train de faire un album qui s'appelle Leave the Light On. La sœur de ma copine Erica est mariée avec Rob depuis des années. Alors ils sont venus chez moi et j'ai chanté certains de mes titres, qu'il a appréciés. Il a pensé à me signer. Sauf que mon producteur de l'époque, sans m'en parler, a envoyé les titres à Rob Cavallo, alors que je n'avais même pas fini de les enregistrer ! Rob n'a pas aimé ce qu'il a entendu, alors il a laissé tomber. Des années ont passé, je me suis retrouvée chez lui pour une soirée. Il y avait un piano, j'ai joué quelques-unes de mes chansons, dont Sister Dear. Il est venu me voir et il m'a dit : "je veux produire ça". Alors on a juste commencé avec ces trois chansons-là et ça s'est terminé avec un album entier !

C'est comment alors, de travailler avec Rob Cavallo ?

Très facile et très sécurisant ! Je ne peux pas vraiment expliquer mon expérience avec lui, mais il était vraiment gentil, il te laisse essayer toutes les choses que tu as envie de tester, et il améliore absolument tout ce que tu peux faire ! Il est vraiment très gentil et sensible, alors je me sentais entre de bonnes mains.

On le connaît surtout pour son travail avec des groupes de rock. Qu'est-ce qu'il a apporté à ta musique ?

Ce qui est bien avec lui, c'est qu'il ne tourne pas en rond. Je pense que c'est vraiment un rockeur, mais il tape dans de nombreux genres musicaux. Ce qui fait de lui un grand producteur, c'est qu'il n'essaie pas de s'approprier les chansons et de les faire sonner à sa façon. Il se met au service de l'artiste, en veillant à ce qu'il obtienne son propre son. C'est l'inverse de ce que font de nombreux producteurs, qui eux veulent juste montrer ce qu'ils sont capables de faire et cherchent avant tout à mettre en avant leur propre son, pour qu'on reconnaisse leur patte. Et c'est une grosse erreur. Un bon producteur ne fait pas ça, il se met au service des chansons. Et c'est ce que Rob a fait avec moi.

Beaucoup pensent que les artistes sont plus créatifs en période de crise, de tristesse, de colère... Est-ce que tu es d'accord avec cette théorie, et surtout, est-ce que c'est ton cas ?

Je dois être dans un sentiment extrême, en tout cas. Mais c'est compliqué de savoir si c'est vraiment dans ces moments que je produis mon meilleur travail. Il y a aura toujours des gens pour adorer une chanson que d'autres détestent. Et les deux ont raison ! Mais en termes de création, si je ne suis pas dans une humeur vraiment particulière, à fleur de peau, à vraiment ressentir les choses à fond, je ne vais même pas essayer d'écrire... Je vais plutôt faire quelque chose d'autre. Donc oui, il me faut des conditions extrêmes, en quelque sorte...

C'est quoi, le Bad Woman Blues dont tu parles dans la chanson du même titre ?

Ça parle de moi, et des femmes en général. Ce n'est pas tant à propos des relations avec les hommes, mais plutôt d'accepter d'être soi-même et plutôt que de se sentir embarassée de certaines choses qu'on peut faire, qui peuvent sembler coquines, de s'en amuser. C'est ça que j'aime bien avec le genre de personnage qu'on peut voir dans le clip : elle s'amuse et elle ne ressent pas le besoin de s'excuser. Je trouve ça très bien. Et ça change (rires).

Let it Grow est un autre titre phare du disque : de quoi parle cette chanson ?

C'est vrai qu'elle est cool. Je l'aime beaucoup. C'est à propos d'une personne qui se rend compte de ce qu'elle doit affronter dans la vie, des difficultés qu'elle rencontre, mais qui comprend que ça risque de toujours être comme ça. Alors que ce soit agréable ou désagréable, il faut qu'elle soit prête à toute affronter, afin de s'épanouir au maximum dans la vie, plutôt que de chercher à résister. C'est de ça que ça parle : de faire face aux choses.

Comment composes-tu tes chansons, c'est toujours au piano ?

Oui, toujours. Même si parfois, ça peut être à la guitare acoustique (rires). Je ne pense pas forcément à quoi cela va pouvoir ressembler au final, mais c'est toujours la musique qui est écrite en premier. Et c'est elle qui va m'indiquer de quoi la chanson va parler. Je ne pars jamais des paroles, c'est ce que la musique me fait ressentir qui me permet de mettre des mots dessus. Je fais d'abord des accords au piano, puis je compose les arrangements. Ensuite seulement je vais pouvoir écrire. Parce que les paroles, c'est ce qu'il y a de plus important dans une chanson. Si la musique n'est pas géniale, je ne vais pas perdre du temps et de l'énergie à chercher à mettre du texte dessus.

Une des chansons les plus chargées en émotion de l'album est celle dont tu parlais tout à l'heure, Sister Dear. De quoi parle-t-elle exactement ?

Elle est dédiée à ma sœur aînée, Susan, qui est toujours vivante. Je pense que j'ai toujours été trop dure avec elle, parce qu'elle m'a toujours fait un peu peur. Elle a une personnalité très forte, c'est un peu la cheffe de famille. Mais je pense surtout que je lui ai reproché la mort de mon autre sœur (accro à l'héroïne, sa sœur est morte du sida quand Beth avait 20 ans, ndlr). Ce qui est irrationnel et dont j'ai commencé à me rendre compte en faisant des sessions de thérapie par téléphone. J'étais très en colère, parce que ça me semblait plus sûr de me mettre dans cet état. Juste après une conversation téléphonique avec mon thérapeute, je suis descendue pour me mettre au piano, et écrire une chanson pour exprimer à quel point j'étais furieuse. Je voulais que ma sœur s'excuse et admette qu'elle devait changer. Mais à la place, la chanson m'a dit ce que moi je devais faire. Et la chanson m'a dit que c'est moi qui devais m'excuser... Ce titre est devenu totalement l'opposé de ce que j'avais en tête ! Et Dieu merci, je n'ai pas tenté de me forcer pour revenir à ma première intention. Je lui ai envoyé la chanson le soir même, et ça a été un énorme soulagement pour moi : elle pouvait enfin savoir tout ce que je ressentais. Je me suis enfin sentie libre à ce moment-là. C'était exactement ce que j'avais besoin de lui offrir. C'est ça que j'adore dans cette chanson, d'avoir pu parler de quelque chose de très important, après avoir contenu cette colère pendant tant d'années... Et je ne ressens plus que de l'amour et de la reconnaissance pour ma grande sœur !

Est-ce vrai que tu as commencé à chanter grâce à la comédie musicale Annie ?

(Rires) J'ai commencé la musique parce que j'ai entendu Beethoven, quand j'avais quatre ans. J'ai commencé tout de suite à écrire, parce que je voulais faire du classique, c'était mon rêve. Puis j'ai vu Annie et j'ai adoré cette petite fille. Elle était orpheline, je me suis un peu retrouvée en elle parce que mes parents étaient en train de vivre une séparation horrible, qui détruisait la famille. J'ai ressenti une connexion. Et quand j'ai commencé à chanter, ce qui m'a plu, ce n'est pas tant le son de ma voix, mais plutôt le sentiment que ça me procurait. C'est comme quand tu es en colère contre quelqu'un et que tu veux lui hurler dessus pour tout relâcher. C'est le même sentiment quand je chante.

Ta musique emprunte autant à la soul qu'au rock, au blues qu'au gospel : quel est ton genre préféré ?

Je dirais la musique classique et le jazz. Ce sont vraiment les deux genres qui ressemblent le plus à la vie, avec des variations, des changements de tempo, des hauts et des bas... Mais je suis aussi une fan absolue de gospel. Je pense que c'est parce que j'ai très peu confiance en moi, et que j'ai énormément de peurs. Mais quand j'écoute du gospel, c'est comme si une autre personne me disait de prendre confiance en moi, d'affronter mes peurs et me guidait. Et le gospel est carrément connecté au blues, parce que sans gospel il n'y aurait pas de blues. Et il n'y aurait pas de rock'n'roll non plus ! Ce sont des artistes noirs qui ont inventé le rock ! Tout cela vient du gospel : même si on est terrifié, on va pouvoir affronter nos plus grandes peurs. Et j'adore les choses comme ça !

Quel est le secret de ta voix si puissante ?

La réponse ne va pas être très rock'n'roll, mais c'est l'entraînement (rires). J'ai encore travaillé avec mon coach vocal aujourd'hui. Si je ne le faisais pas, avec toutes les choses que j'ai fait subir à mon corps, le tabac, l'alcool, la drogue, je ne serais même plus capable de chanter. Mais ce que je recherche, ce n'est pas à avoir la meilleure voix possible. Non, ce que je veux faire, c'est profiter de l'amusement que peut être l'entraînement. Et j'adore mon coach ! Je travaille avec lui depuis que j'ai 16 ans, il est comme un père pour moi.

War In My Mind est un album très cinématographique : de quel film aurais-tu rêver de faire la bande originale ?

Ah c'est une super question, je ne l'avais jamais entendue jusqu'ici. Et c'est génial que tu dises que l'album est cinématographique, parce que c'est exactement ce que j'avais en tête quand j'ai commencé à en parler avec Rob ! C'est quelque chose que je n'avais jamais voulu faire, parce que j'avais peur que ça m'influence un peu trop. Alors, si je devais choisir un film... Mon film préféré de tous les temps, c'est L'Exorciste ! Mais ça serait un peu trop flippant... Même si là je suis en train de lire le livre qui est beaucoup, beaucoup plus effrayant que le film ! Non, je choisirais le film Frances, j'adore ce film !

Tu seras à l'Olympia deux soirs de suite l'année prochaine, les 29 février et 1er mars 2020. En quoi ces concerts seront différents ?

Il y en a un, le 1er mars, qui sera normal, avec mon groupe, donc avec beaucoup d'énergie et de rock in your face, et je sauterai de la scène pour venir dans la foule, ce genre de choses. L'autre sera très différent, bien plus intime, parce que je serai seule sur scène. Donc je raconterai beaucoup d'histoires et ça risque d'être très émouvant, parce que je serai totalement vulnérable, seule, au piano. Je jouerai aussi de la basse et de la guitare. Mon guitariste habituel me rejoindra à la fin pour m'accompagner sur quelques chansons. Mais c'est un show qui sera vraiment centré sur les histoires.

Par Sébastien Delecroix