Backrooms : c’est quoi ce phénomène et que comprendre du film ?
Le phénomène viral des Backrooms reçoit enfin ce qu’il mérite avec un film dans les salles obscures produit par la célèbre société de production A24, connue pour ses projets atypiques. A la réalisation, on retrouve nul autre que l’un des plus grands contributeurs de cette mythologie partagée : Kane Parsons aka Kane Pixels. Alors, que nous raconte le film Backrooms ?
Depuis plusieurs années, les Backrooms hantent Internet. Nées d'une simple image publiée sur un forum, ces interminables couloirs aux murs jaunâtres et aux néons bourdonnants sont devenus l'un des phénomènes les plus populaires de la culture horrifique contemporaine. Largement démocratisé via la web-série de Kane Pixels alors qu’il n’avait que 16 ans, le concept arrive sur grand écran grâce aux mêmes mains et avec l’aide de A24. Le film Backrooms de Kane (Pixels) Parsons reprend alors cette mythologie collaborative d’Internet en lui donnant une dimension psychologique très bienvenue.
Les Backrooms, une légende née sur Internet comme tant d’autres
Le concept apparaît en 2019 lorsqu'une photographie d'un bureau vide est partagée sur le forum 4Chan, accompagnée d'un texte inquiétant ; une pratique courante sur le site depuis bien des années avec les “creepy pasta”. Selon cette légende urbaine numérique, il serait possible de “no-clip” hors de la réalité, comme dans un jeu vidéo, et de se retrouver coincé dans un univers parallèle composé de kilomètres de pièces similaires et illogiques, de moquettes humides et de lumières artificielles froides.

L'endroit semble infini, désert, mais jamais vraiment vide. On y croiserait d'étranges créatures et il serait presque impossible d'en sortir. Cette idée séduit rapidement des millions d'internautes. Des créateurs développent des centaines de niveaux en lien avec les SCP - un “recueil” de creepy pasta très élaboré -, des jeux vidéo voient le jour et des vidéos virales alimentent sans cesse cette mythologie collaborative. Kane Parsons, connu sur YouTube sous le nom de Kane Pixels, participe largement à cette popularité grâce à une série de courts-métrages réalisés avec un réalisme impressionnant, le tout sur Blender, un logiciel de modélisation 3D. La première vidéo de cette série cumule aujourd’hui plus de 85 millions de vue.
Un film qui transforme le mythe en drame psychologique
Le long-métrage ne se contente pas de raconter une histoire de monstres qui font peur dans un labyrinthe glauque, comme tant l’ont fait presque banalement sur Internet. Il suit Clark, qui rêve de devenir architecte, mais devient gérant d'un magasin de meubles après avoir vu ses ambitions s'effondrer. Isolé, divorcé, alcoolique et en pleine thérapie, il découvre derrière un mur de son sous-sol un immense espace qui semble prolonger son magasin à l'infini (oui, ce sont les Backrooms).

On a ensuite bel et bien une phase d’exploration, comme tant l’attendait, mais c’est loin d’être l’enjeu principal du film de Kane Parsons. Peu à peu, le long-métrage délaisse l'horreur classique pour s'intéresser à la psychologie de son personnage principal. Les Backrooms ne sont plus seulement un décor : elles deviennent une représentation de son esprit, de ses regrets et de sa colère.
Un labyrinthe qui symbolise l'inconscient
Évidemment, chacun peut se faire sa propre interprétation d’un tel film, mais l'une des lectures les plus intéressantes selon nous consiste à voir les Backrooms comme une métaphore de l'inconscient. La thérapeute Mary Kline tente d'aider Clark à comprendre les mécanismes qui le poussent à repousser les autres et à s'enfermer dans son mal-être pour en décortiquer les causes.

Le labyrinthe ressemble alors à une immense mémoire désordonnée où s'accumulent souvenirs, traumatismes et frustrations. Plus les personnages avancent, plus ils découvrent des pièces qui semblent dépourvues de logique, comme les pensées qui surgissent dans un rêve ou comme une idée que l’on aurait trop ruminée et qui se déforme petit à petit.
Les créatures qui poursuivent Clark prennent également une dimension symbolique. Elles incarnent une version déformée de lui-même ou de son passé. Clark est dépeint comme une personne égoïste et dans le déni de ses problèmes, ces personnages et couloirs distordus sont une représentation de son biais cognitif : réarranger la réalité et ses souvenirs dans une forme de complaisance. La scène finale avec sa psychologue va largement dans ce sens.
La force du “Liminal Space”
Si certains spectateurs se plaignent de ne pas explorer davantage les Backrooms et de ne pas en apprendre plus sur les origines et la composition du lieu, c’est finalement cela qui donne toute la force au concept. Largement intégrés au genre des espaces liminaux, ou “Liminal Spaces”, les Backrooms doivent leur succès au mystère qui les entourent. Les espaces liminaux sont cette esthétique d’Internet accordée à des lieux qui paraissent connus, mais pourtant dégagent un sentiment de mal-être. Ils se rapprochent finalement du concept scientifique de la “Vallée de l’étrange”.

En restant un mystère, les Backrooms s’opposent directement à notre volonté de tout connaître et se veulent alors une critique de la nature humaine et de la psychanalyse. En effet, comprendre ses traumatismes ne signifie pas forcément les dépasser. Certaines blessures restent ouvertes, certains couloirs semblent ne mener nulle part, et chaque réponse fait apparaître de nouvelles questions. C’est en cherchant à cartographier et comprendre les lieux que les humains qui s’y trouvent courent à leur perte, que ce soit ceux qui s’y aventurent physiquement ou ceux qui explorent leur psychée, comme Clark.
Le film de Kane Parsons exploite parfaitement cette esthétique des espaces liminaux en proposant une œuvre qui dépasse le simple film d'horreur et la vision simpliste des Backrooms sur Internet. Derrière ses murs moites et ses néons vacillants se cache une réflexion sur l'échec, la culpabilité, l’égo et la difficulté d'échapper à ses propres démons.
Source : A24