Aleksi Briclot, concept artist pour les studios Marvel, au Comic Con Paris 2019.
Cinéma

Rencontre avec Aleksi Briclot, le petit Frenchie de Marvel Studios

Aleksi Briclot, concept artist pour les studios Marvel, au Comic Con Paris 2019. © Jessica Rat / SFR Actus

Il fait partie des hommes de l’ombre du MCU. Son job : revisiter l’univers visuel des comics tant chéris pour les transposer sur le grand écran. Aleksi Briclot est ce que l’on appelle un concept artist, qui a ainsi œuvré pour des superproductions aussi célèbres que Thor : Ragnarok, Captain Marvel, Avengers, Infinity War et Endgame, ou encore la prochaine origin story centrée sur Black Widow... On l’a rencontré au Comic Con Paris 2019, il nous raconte les coulisses de ce métier de rêve.

Pour commencer, est-ce que tu peux nous expliquer ce qu’est le travail d’un concept artist ?

C’est tout le travail de prévisualisation, de pré-production, qui se fait en amont de la création d’un jeu vidéo par exemple ou d’un film.

Pour un jeu vidéo, ça va être tout le travail de conception de l’univers, parce que chaque élément doit être modélisé — tous les décors, les personnages, l’environnement. Et donc les concept arts, c’est la partie visuelle : on produit des images qui vont servir à créer ce monde-là. Dans un film, c’est un petit peu la même chose – préparer, travailler sur les costumes des personnages… Puis il y a une autre partie également qui s’appelle les "key frames", des scènes clés, et en gros mon job dans ce cadre-là c’est de produire des peintures qui ressemblent à la scène telle qu’elle pourrait être à l’écran, alors que le film n’est pas encore fait.

Comment en es-tu venu à travailler pour Marvel Studios ?

J’ai fait beaucoup, beaucoup de choses dans la vie ; j’ai réalisé beaucoup d’illustrations, notamment pour le jeu de cartes à collectionner Magic : The Gathering, j’ai fait des couvertures pour Marvel Comics également, j’ai travaillé dans le jeu vidéo, j’ai d’ailleurs monté mon propre studio de jeux vidéo, Dontnod… Et je dirais que c’est un peu tout ça qui m’a mené à Marvel Studios.

J’avais eu un premier contact avec Marvel TV, qui me proposait un poste de directeur créatif visuel sur les séries TV, et j’avais été recommandé par certaines personnes de la branche de Marvel Comics… Finalement ça ne s’est pas fait avec Marvel TV, mais j’ai été à ce moment-là en contact avec Marvel Studios, où j’ai rencontré Andy Park, l’un des leads de l’équipe de développement visuel pour laquelle je travaille maintenant. Et en gros à ce moment-là il m’a dit : "Je suis fan de tes illustrations, est-ce que t’as déjà fait du concept art ?" Donc il connaissait mon travail d’avant, et comme j’avais monté ma boîte de jeux vidéo et bossé pour plein d’autres projets, j’avais des centaines d’autres travaux en concept art (parce que concept arts et illustrations, ce n’est pas la même chose) à montrer. Et ça s’est enchaîné à partir de là.

Marvel Studios, c’est l’accomplissement d’un rêve ?

Une de mes premières découvertes impactantes en dessin, ça a été les comics Marvel quand j’étais petit, qui étaient traduits dans les revues françaises qui s’appelaient Strange, ou Spidey, ou Titans… Tout ça. Et à l’époque ça m’a vraiment poussé dans le dessin, j’ai recopié ces personnages. Ensuite j’ai grandi, j’ai fait de l’image mon métier, et je crois que j’ai toujours fantasmé de voir ces personnages-là à l’écran, de façon réaliste, plus adulte aussi. Du coup le fait de me retrouver sur les plus gros films, avec ces personnages que je dessinais quand j’étais petit… La boucle est bouclée quelque part (même si je ne pense pas encore complètement !).

Donc oui, il y a quelque chose de fort, du fait que j’ai beaucoup d’affect pour cet univers-là. Sans compter qu’à l’heure actuelle, Marvel Studios c’est plus gros que toutes les franchises Harry Potter, Star Wars… C’est un truc énorme dans l’entertainment. Et les places sont très chères à Hollywood dans ce que je fais. Donc rien qu’à partir de ça, j’en tire une certaine fierté. Et puis ce sur quoi je travaille, il y a des choses super motivantes, couplées au kif que j’avais quand j’étais gamin… C’est un très beau métier !

Comment on fait pour rester fidèle aux comics et en même temps créer quelque chose de nouveau pour le cinéma ?

Ce que je fais moi en général, quand je bosse sur un personnage, je fais différentes propositions. Et il y en a toujours une que j’essaie de "sécuriser", soit de la faire la plus proche de ce que je connais du comics. Puis pour le reste j’essaie de lâcher les chiens et partir un petit peu en sucette… Par contre, après, ce n’est pas moi qui suis décisionnaire ; c’est le réalisateur, la production, du coup parfois je suis surpris des choix qui sont faits. Parfois c’est très fidèle aux comics, parfois pas du tout. Mais ce sont des choix qui sont intéressants dans tous les cas de figure.

Est-ce que tu peux nous donner un exemple précis d’un de tes concept arts qui a pu être retranscris à l’écran, sur ton premier film avec Marvel Studios par exemple, Thor : Ragnarok ?

Ça tombe bien, sur Thor : Ragnarok j’ai un exemple précis ! Il y a une créature de feu qui ouvre le film, Surtur, sur lequel j’ai eu la chance de travailler, de le réaliser et de le suivre jusqu’au bout, c’était assez excitant. Et justement c’est un vieux personnage, à la base dans les comics c’est un espèce de bodybuilder rouge, avec un pagne et des cornes en flamme... Donc mon job à moi c’était de trouver une incarnation visuelle de cette créature-là, qui ait de la gueule et qui fasse son effet en 2019. C’est toujours un mélange, un équilibre à trouver entre rester fidèle au personnage connu dans les comics et en faire une relecture intéressante. Et moi, mon travail, je l’amorce toujours en faisant beaucoup de recherches sur le personnage. Là c’est l’un des plus vieux de l’univers Marvel, donc dans mon approche j’ai essayé de restituer quelque chose. Par exemple, dans mes premières recherches j’ai utilisé des armures gréco-romaines ou des bouts d’armure antique, pour évoquer au spectateur l’idée que ce personnage-là est très ancien et qu’il provient d’une civilisation. C’est-à-dire que ce n’est pas une bête, il est conscient, il peut parler.

Donc au final les personnages de ces films existent sous plusieurs versions avant d’être représentés dans leur forme définitive à l’écran...

Il faut savoir que c’est un gros travail collectif, d’équipe. Et ça m’est arrivé de plancher, par exemple sur Avengers : Endgame, pendant cinq mois sur le même costume – ceux du voyage dans le temps, les "Travel Suits". On était plein à bosser dessus, ce n’est pas exactement ma version finale qui est dans le film, mais j’ai porté une grosse partie de ce micro-projet on va dire.

Ça m’est arrivé aussi sur d’autres films de plancher sur plein de choses qui ne sont pas à l’écran, pas parce que je les ai mal faites, mais parce que le scénario change en cours de route, parce que il y a d’autres options… Et ça fait partie aussi du travail de concept artist d’explorer, de proposer des voies. Là par exemple, pour le dernier projet sur lequel j’ai travaillé, il y a eu 70 images différentes rien que pour la première partie, la première discussion entre les artistes, le réalisateur, les producteurs, tout ça…

Est-ce qu’il y a un concept art en particulier que tu aurais aimé voir à l’écran mais qui n’a finalement pas été gardé ?

Sur Captain Marvel, j’avais travaillé sur une première itération du groupe qui entoure Captain Marvel, la Starforce. J’ai travaillé huit semaines sur ce groupe de personnages avant que ça ne soit finalement repris par quelqu’un d’autre, avec une approche complètement différente. Mais le truc cool c’est qu’en fait, la référence que j’avais c’était donc une bande dessinée des années 1980 avec des costumes super kitsch, soyons honnêtes, et donc mon job — et là je kiffe — c’était de transcender ces personnages-là, de faire en sorte qu’ils soient encore identifiables mais classes dans un film de 2019.

Il y en a un notamment qui s’appelle… je ne sais plus si c’est Supremor ou Ultimus, donc déjà le nom ça envoie du bois, et en gros le gars c’est un espèce de catcheur avec la peau violette, en slip, des petites bottines et des cheveux blancs, un espèce de mulet… C’est juste impossible d’avoir le perso tel quel dans un film ! Donc l’idée dans ce cas c’est d’essayer d’identifier des points visuels, les conserver, et avoir quelque chose d’intéressant au final.

Une dernière pour la route : à quoi pourrait ressembler un super-héros français ?

Eh bien il faudra aller voir le film Comment je suis devenu un super-héros, de Douglas Attal, sur lequel j’ai beaucoup travaillé (qui sort le 14 octobre 2020 en salle, ndlr). Il y a Benoît Poelvoorde dedans, Pio Marmaï, Vimala Pons, Leïla Bekthi… Donc c’est un truc assez excitant, je suis très content ! J’ai commencé à travailler sur ce film avant même de bosser sur les films Marvel, donc le tout début c’était il y a quatre ans. Et la question c’était exactement ça : quelle approche avoir pour des super-héros français ?

Du coup on a fait un gros travail de défrichage, à essayer de ne pas faire de redite par rapport aux comics américains, de faire en fonction de nos moyens, en fonction de notre culture. C’est une approche différente. Et du coup j’ai produit beaucoup, beaucoup de choses. Encore une fois, mon travail c’est d’explorer, donc il y a des pistes qui n’ont pas été retenues… J’avais notamment un espèce de Captain America français, mais finalement ça a été réduit et je pense que c’était un choix intelligent par rapport au film. Je suis en tout cas très curieux de voir ce que ça va donner, et donc il répondra peut-être à cette question !

En attendant de découvrir le film de super-héros made in France, et les prochains Marvel tels que Black Widow et Thor : Love and Thunder, sur lesquels Aleksi Briclot a également travaillé, vous pouvez toujours retrouver les Avengers dans votre salon, avec le service SFR Play diposnible sur votre box SFR !

Jessica Rat
https://twitter.com/rat_jessica Jessica Rat Rédacteur